dimanche 6 mars 2011

elles sont allés à Solulta et à Entoto au dessus d'Addis Abeba


Le 2 janvier, j’écrivais à propos de chaussures de course, « elles sont restées à Vung Tau ». Avec maman accompagnés de quelques uns de ses enfants et ses petits enfants, nous avons quitté physiquement papa. C’est dans ces moments forts que l’on prend un recul sur la vie qu’on a eu ensemble et celle qu’on aura séparé.

Ce voyage au Vietnam date de 6 mois, de l’été à l’hiver, c’est mentalement que j’ai été très secoué par la fatigue due à mes diverses activités professionnelles et associatives. Comme je le sous-entendais, je ne voulais plus que ce soit mon environnement qui me guide par le bout du nez, mais je voulais que mes choix soient dictés par du sens. Les voyages en avion sont parfois longs, ils procurent des moments d’introspection et engendrent de la fatigue physique.

C'est quand je suis très fatigué que je suis le plus sensible, un rien me fait pleurer.

Les décalages horaires ont aussi des incidences fortes et au moment où j’écris ces lignes, l’effet de mon dernier voyage est bien là. Déjà je me réveillais tôt le matin, depuis mon retour malgré une nuit blanche en avion, je suis décalé de deux heures et j'en profite pour écrire ce papier dans le calme.

Voici donc la transition vers mon tout récent voyage en Ethiopie.

Ces nouvelles chaussures et ce maillot verts m’ont accompagné dans le grand rift de l’est africain.
Ce cliché est une publicité pour la Marathon Vert Cap Malo Rennes parce qu’il le vaut bien !
Sans celui-ci, ce que j’ai vécu n’aurait jamais été possible.

Un peu d’histoire :

Début juin, Daniel Jeulin le président de l’association sportive organisatrice du marathon me contacte et m’invite à discuter de mon éventuelle entrée dans l’aventure. Comme de nombreuses personnes qui ne le connaissent pas, je ne vois qu’un business man. Très rapidement je m’aperçois que le projet est cohérent, qu’il est fédérateur, que le sport, le développement durable et l’humanitaire avec Mama Ethiopia donne du sens à cette future très belle histoire. Nous nous quittons une première fois en nous promettant : « nous allons faire des grandes choses ensemble ».

Quelques jours après, par téléphone, j’apprends la très bonne nouvelle, Emebet Gebré-Ab, qu’on appelle babeth ou Mama, Daniel Jeulin et Jean-Pierre Bigrel on rencontré Haile Gebre Selassié. Alors que tout le monde en France semble dire que le marathon vert raconte des histoires, Hailé donne son accord pour être le parrain et confirme qu’il sera en personne à Rennes pour le WE du 25 et 26 juin.

Les mois passent, les heures passées en réunion s’accumulent, la structuration, la répartition des tâches sont difficiles et il faut de la motivation pour travailler alors qu'on a l'impression de ne pas assez avancer.

Alors que nous sommes à plusieurs mois de l’événement nous ne sommes qu’à deux dizaines à l’organisation et nous savons qu’il faudra des centaines de bénévoles à terme, peut-être 800 voire 1000.

Il y a toujours des soucis, des doutes et Daniel paraît être celui que ses collaborateurs décrivent : « il a une idée par seconde » et toujours optimiste.

Début janvier, juste après avoir eu mon grand coup de blues qui m’a amené à décider que je ne subirai plus mais que je ferai ce que je veux faire et ce que j’ai à faire, dans une réunion avec Daniel, je lui dit que quoiqu’il arrive je veux aller en Ethiopie le plus vite possible pour « comprendre ce que je fais avec le Marathon Vert et Mama Ethiopia ».

Mon très fort sentiment est que j’ai besoin de voir là où sera l’orphelinat, j’ai besoin de voir où j’irai entraîner des coureurs, j’ai besoin de respirer l’air sur ce plateau du grand rift de l’est africain, en fait j’ai besoin de savoir si je peux aller passer du temps parmi les Ethiopiens et peut-être ai-je besoin de savoir si je vais avoir du plaisir à vivre parmi eux quelques semaines par an.

Daniel est formidable, il s’engage dans des projets où il n’a pas toutes les compétences, toutes les connaissances sur le, mais comme il y croit, il fonce et provoque la chance, pour cela, il rencontre et cherche à rencontrer toujours plus de monde et quand il croit qu’il a trouvé une personne qui a non seulement les qualités mais aussi les valeurs, il écoute, il implique la personne et « booste » l’aventure.

Chez certains businessmen, c’est l’argent c’est la puissance financière qui donne le pouvoir.
Encore faut-il examiner quel pouvoir cela donne.

Il y a le pouvoir d’acheter.

Peut-on acheter la sagesse, peut-on acheter le respect, peut-on tirer des larmes sincères ?

Arrêtons là, ces lieux communs et revenons à ce que j’ai vécu grâce à Daniel qui a choisi de m’écouter et de m’emmener en Ethiopie.

Nous étions donc un groupe à prendre l’avion ensemble à Roissy le dimanche 27 février.
Daniel, Babeth, deux membres de TV Rennes 35, Stéphane Besnier directeur et journaliste, Emilien Bernard journaliste et cameraman et moi. Depuis Rennes nous avons apporté des valises quasiment vides car à l’aéroport nous les avons remplies de cadeaux collectés par Mama Ethiopia, cela fait un bon quintal.

L’avion nous a emmenés à Addis Abeba en 7 heures. A l’arrivée, nous avons réglé nos montres avec 2 heures de plus par rapport à Paris.

Sachez qu’Addis est à 2300m d’altitude, cela me rappelle que lors de la course du Canigou, j’avais vécu un moment très difficile, le départ est à Vernet à 600m, arrivé sur le plateau à 2200m j’étais asphyxié et avait du mal à mettre un pied devant l’autre, le pic culmine à 2800m et c’est en étant à côté du drapeau catalan que j’avais recouvert le sourire, donc j'appréhende d'être si haut.

Nous avons passé une journée à Addis pas spécialement passionnante, je retiendrais que Stéphane a eu des moments difficiles à cause de la montée d’escaliers plusieurs fois dans des batiments administratifs alors que l’oxygène manque et que ses genoux sont douloureux de façon chronique (c’est un ancien footballeur).

Quand même, au moment où le soleil se couchait, nous sommes allés voir des coureurs à Djalmeda où une semaine avant avait lieu le championnat d’Ethiopie de cross. C’est un endroit que j’avais déjà vu en image dans un magazine de course à pied qui aime le cross qui aime l’Ethiopie.

Un jeune coureur, quand je lui ai demandé combien de fois il s’entraînait par semaine, m’a répondu 3 fois. En anglais : « training 3 times a week » Je l’ai fait répéter en disant non pas par jour mais par semaine. Et c’est bien ça qu’il a répété : « 3 times a week ».

Avec quelques jours de recul et après avoir discuté et surtout écouté Hailé, j’ai compris une chose essentielle dans leur vision de notre sport.

C’est plus facile en anglais : « training and running » plus tard vous écouterez l’interview d’Haile et il y aura en plus la différence entre « compete and run »

Les coureurs Ethiopiens que j’ai côtoyés ne parlent de training que pour les séances dures, celles où ils se font mal.

« train hard, compete easier »
s’entraîner dur pour une compétition plus facile.

Le soir nous avons dîné d’une injeera dans une salle où se produisait un groupe avec musiciens et danseurs folkloriques. Moment bien sympathique mais il ne fallait pas traîner pour aller dormir et recouvrer un peu du sommeil perdu dans l'avion.

La nuit fût courte, nous avions rendez vous avec les coureurs pour aller à l’entraînement. C'est Edith une fille de Babeth qui a usé et abusé de son téléphone pour inviter les coureurs.
Dans les pays chauds, il faut s’entraîner avant le lever du soleil, là comme nous sommes allés sur un haut plateau appelé Solulta, l’altitude fait que la température est agréable.
Réveillé à 5 heures, je me demande si je vais réussir à tenir le coup à 2800m.

La car ramasse à plusieurs endroits des gars et quelques filles. Ils et elles sont très timides et pour engager la discussion, je demande s’ils font des 10K, leurs chronos, certains ne font pas de route et ne font que les cross, il y a quand même des survêtements Ethiopia ce qui veut dire qu’il font partie de l’équipe nationale.
Pour les marathoniens, j’apprends qu’ils font 3 semis et 2 marathons par an. Leurs chronos sont très très bons.

Quand nous démarrons la séance, le soleil est levé et tous gardent leur survêtement, je suis le seul à être en shorty et avec une veste de running.

L’entraînement sur le plateau les endurcit, je confirme que le manque d’oxygène rend difficile l’entraînement.
Avant la fin de l’échauffement je suis bien chaud, j’abandonne la veste et je fais les accélérations avec eux.
C’est du grand délire, ce qui est une accélération souple pour eux ressemble à du sprint pour moi c'est à dire plus de 20km/h.
Suivent des éducatifs des montées de genoux par exemples et aussi des mouvements de bras que je ne pratique pas en running seulement en judo.
Ils font quelques étirements, adducteurs, quadris, mollets, ischios et plusieurs groupes de coureurs se constituent, il y aura des parcours différents dans le cœur de séance.
Comme je ne veux et ne peux pas suivre les groupes en nature, je décide de faire la séance sur la route, c’est simple, ils se mettent à une borne kilomètrique et font 15 bornes … à fond.
Ma stratégie est simple, le temps qu’ils enlèvent leur survêtement, qu’ils donnent les consignes, qu’ils indiquent où ils remonteront dans le car, je pars et j’aurai donc plusieurs minutes d’avance.
Voilà pourquoi je fais du bitûme alors que j’aurais pu faire ma séance en nature … et me perdre.

C’est sympathique car je croise d’autres coureurs toujours souriants et des enfants qui disent bonjour.

La route comporte des faux-plats voire des côtes et des descentes alors je comprends que le parcours du marathon vert sera « facile » pour eux. Nous sommes à 2800m d’altitude alors que Cap Malo est à 98m, l’arrivée à Rennes est à 27m.
A un moment, quelques coureurs me doublent ainsi que le car dans lequel Emilien filme, Stéphane et Daniel prennent des photos et m’encouragent, pendant quelques dizaines de mètres je me mets au même train qu’un fille et travaille ma foulée, c’est euphorisant

L’air de rien je fais une séance d’une heure et demi.

Je rejoins un groupe qui n’a fait que 10km et nous pouvons discuter c’est toujours un plaisir de parler entraînement, parcours, courses, jeunesse, inexpérience pays visités.

Le car revient et nous récupérons un à un les différents groupes à divers endroits.
Nous n’avons pas le temps de retourner à l’hotel car babeth a rendez vous avec Hailé.
Nous prenons un petit déjeuner dans un café « la parisienne », alors que je décide d’aller à la douche, un téléphone sonne, on nous avertit qu’Haile descends nous dire bonjour.
C’est un grand honneur pour moi de lui serrer la main et de constater qu’il est toujours aussi souriant, il s’installe à côté de nous, Daniel me demande de me tenir juste à côté de lui pour que je puisse tenir la conversation en anglais.

Oui, c’est avec beaucoup de plaisir que je lui raconte que j’étais à Berlin quand il a battu la deuxième fois le record du monde, j’ai parlé de mes amis de la JA Melesse qui ont fait un tir groupé : Franki en 2h36, Laurent en 2h37 et Karim en 2h38. Il me demande ce que j’ai fait, alors timidement je lui dit que j’étais très très loin derrière et il me dit « only two hours ».
Pour me trouver des excuses, je lui confie que je suis agé, il me dit « vétéran » et je mets en avant les superbes coureurs de mon club qui ont cinquante ans et qui courent toujours autour de 2h30. Je pense bien entendu à André alias Dédé Sicot et Patrick Helleux qui ont déjà claqué respectivement 2h20 et 2h21. Haile me montre que ça lui fait plaisir car cela lui laisse des années « à performer ».
Sincèrement, quand je parle de course à pied, je préfère de loin parler des autres plutôt que de mes propres chronos qui ne veulent rien dire et c’est là que mon club la JA Melesse est une fierté.

Quand Haile va venir à Rennes, je serai fier de lui présenter les coureurs et aussi celui qui m’a permis d’être ce que je suis un entraîneur, c’est Christian Delerue, le président d’honneur de la JA Melesse qui a construit ce club et qui a montré la voie à beaucoups de coureurs et entraîneurs.

Quand on y réfléchit bien, toutes ces heures que j’ai données au club, à mes athlètes, toute cette énergie que je donne bénévolement se sont en quelque sorte transformées en ce bonheur que j’ai vécu tout récemment.

Un jeune coureur éthiopien, un jeune coureur breton ne court pas pour être champion du monde, il court parce qu’il aime ça. Un coureur plus agé qui ne performe pas spécialement ou qui ne peut plus être compétitif devient entraîneur pas par contrainte pas pour avoir un poulain qui deviendra champion mais seulement parce qu’il aime partager, transmettre, faire progresser, progresser lui-même.

Je suis devenu entraîneur, je suis devenu président de club, cela m’a mis en difficulté parce qu’il faut trouver un équilibre entre vie familiale, vie professionnelle, vie de dirigeant, vie d’entraîneur et vie de « runner ».

Running and compete, Haile a dit qu’il devra un jour arrêter la compétition, il ne faut pas confondre Running et Compete, il continuera toujours le running comme un gars de 92 ans qu’il connaît.
Le message est grand : « running c’est naturel c’est la vie, compete c’est autre chose, ça a un temps, un jour ses records seront tous battus »

Je reçois beaucoup de messages d’amis, il me disent que je mérite le bonheur d’avoir parlé et couru avec Hailé. C’est grâce à ce que j’ai fait, grâce à mon implication dans la course à pied, grâce à ce que j’ai donné que j’ai en retour la confiance de ceux qui me connaissent et la sympathie de personnes qui découvrent au fur et à mesure que nous avançons dans l’aventure quel être humain il y a caché chez un dirigeant, un organisateur, un coureur, un champion, un business man, un journaliste, une Mama.

Merci Daniel, Merci Haile, Merci Babeth, Merci à tous ceux qui m’ont offert ces moments inoubliables.

5 commentaires:

BrunoR a dit…

Charlie,

Tu as eu beaucoup de chance avec ce beau voyage. Je partage l'avis de ceux qui pensent que tu le mérites. La vie est parfois juste (pas toujours malheureusement), elle récompense ceux qui ont su donner. Tu donnes beaucoup, tu as vécu des moments difficiles ces derniers mois. Tu es remercié en retour, c'est normal.
Encore une fois, tu sais partager et nous faire vivre par procuration les moments uniques que tu as vécu.
Je t'envie mais je ne te jalouse pas : je suis fier d'être l'ami du gars à coté d'Hailé sur la photo.

A bientôt pour que tu nous en racontes encore plus.

Anonyme a dit…

Merci Charlie, d'avoir passer du temps pour me faire progresser. Aujourd'hui, a l'occasion du semi de Parisj'ai transmis tout tes bons conseils a un copain avec qui j'ai partager la course. J'ai donc forcément eu une pensée pour toi. Je comprends que ce tu peux vivre est forcément intense en côtoyant cet immense champion et ces jeunes coureurs éthiopiens.
Merci encore une fois de nous le faire partager.
Jean Gab

Sadok a dit…

Merci Charlie de nous faire vivre ton aventure et la réalité exaltante à laquelle tu es confronté. Je sais que tu sauras prendre du plaisir en conciliant harmonieusement l’ensemble de tes sollicitations.

Thierry a dit…

Des supers billets, j'en ai lu un paquet sur ton blog. Mais alors cela ci me transporte encore bien plus que d'habitude tellement il est fort et passionnant.
Je suis si fier pour toi car ce que tu es entrain de vivre avec le marathon vert et ce voyage en Ethiopie est fantastique.
Cela dit, je ne suis pas surpris. C'est une suite tellement logique de tout ce que tu as généreusement entrepris autour de la course à pied depuis ces dernières années.
J'ai beaucoup de chance aussi, car comme souvent, tu le partages totalement et grâce à toi, nous qui te connaissons bien, nous pouvons voyageons, faire de belles rencontres , uniquement à travers tes écrits, discours, photos, reportage TV.
Je ne me lasse pas de regarder cette belle photo ou toi et Hailé discutez course à pied, marathon .... Que du bonheur !

Oliv a dit…

Quel magnifique billet! On mesure de loin ton implication dans cette formidable aventure, c'est une immense fierté de partager les couleurs et les valeurs du club, d'être coaché avec tant de talent et de passion.